Kessel

Le vrai déficit français n'est pas budgétaire, il est de production

Pendant que la France négocie des points de PIB de déficit, Nvidia rachète pour 13 milliards une pépite française née il y a trois ans. Ce contraste dit tout ce que le débat budgétaire ne veut pas voir.

Garder l'espoir
3 min ⋅ 02/09/2026

Neuf milliards d'euros. 

C'est ce qu'a coûté, en plus, le compromis budgétaire trouvé cet hiver à coups de 49.3 et d'arbitrages de dernière minute : la cible de déficit, initialement fixée à 4,7 % du PIB, en est ressortie relevée à 5 %. 

Et ce chiffre lui-même est déjà daté : depuis, le gouvernement a dû réviser sa prévision de croissance à 0,7 %, la Banque de France l'estime plutôt à 0,5 %, et l'agence Fitch table désormais sur un déficit réel de 5,2 %. Le ministre des Finances l'a admis lui-même en juillet : l'objectif de 5 % est « désormais difficile à atteindre ». 

La discussion budgétaire a produit une trajectoire qui continue de se dégrader une fois le budget voté. 

La Cour des comptes alerte sur un « effet boule de neige » — pour la première fois depuis la crise sanitaire, le taux apparent de la dette dépasse le taux de croissance du pays. 

Chacun choisit sa posture : rigueur ou relance, dépense sociale ou compétitivité fiscale.

Et si la question posée était simplement la mauvaise ?

Comment faire repasser la production devant la dépense ? 

Limiter la dépense est nécessaire, personne ne le conteste sérieusement : à défaut, la dette file hors de contrôle. 

Cet effort doit d'abord porter sur la machine administrative et la bureaucratie — réduire les doublons entre échelons, simplifier — à défaut, pour l'instant, d'un consensus politique sur une redéfinition plus large du périmètre du modèle social. 

Mais la dette n'est que la mesure comptable d'une course inégale: depuis quarante ans, la dépense publique court devant la production de richesse, sans que celle-ci ne l'ait jamais rattrapée.

Ralentir la dépense réduit l’écart ; cela ne change pas l'ordre d'arrivée.

La vraie question stratégique est : comment faire repasser la production devant la dépense ? 

L'intelligence artificielle et la robotique, au sens large, offrent une chance historique d'y parvenir — en produisant autrement.

Produire autrement : l’intelligence artificielle et les deux jambes de l’économie française

La révolution en cours — intelligence artificielle, automatisation, robotique — vont fabriquer, à une échelle inédite, des gains de productivité. 

Mais ce potentiel ne se traduit pas de lui-même en production nouvelle : il faut l'orienter, le mettre au travail pour produire autrement — en l'articulant sur les deux jambes de l'économie.

La première, on la voit tous les jours dans la presse économique : elle nourrit une jambe technologique, riche en valeur ajoutée et pauvre en emplois. 

Elle repose sur trois piliers — la deep tech, où les start-up françaises ont levé 4,1 milliards d'euros en 2025, faisant de Paris le troisième écosystème mondial ; les PME et ETI, dont la France ne compte qu'environ 6 000 unités, contre 12 500 pour le Mittelstand allemand ; et l'industrie verte, dont les seules énergies renouvelables emploient déjà 428 000 personnes.

Ensemble, industrie et deep tech ne représentent pourtant aujourd'hui que 13 % de la valeur ajoutée française, contre 21 % en 1990 — une jambe qui s'est atrophiée pendant quarante ans, et que la bifurcation technologique peut précisément faire regrossir. 

Fin août, Nvidia a annoncé le rachat de Hugging Face — plateforme d'IA open source fondée par trois Français à New York — pour environ 13 milliards de dollars, quelques années à peine après une valorisation de 4,5 milliards. Quelques jours plus tôt, un accord de 7 milliards de dollars avec la start-up Poolside venait renforcer un peu plus l'emprise de Nvidia sur la chaîne de valeur de l'IA. Ces sommes, à elles seules, dépassent l'écart qui a fait vaciller le budget français cet hiver. Voilà où va le gain de productivité quand rien ne le redirige : il s'accumule dans un nombre restreint d'acteurs, sur un territoire, souvent, qui n'est pas le nôtre.

Mais ce même gain a une seconde destination possible, à condition d'un choix — politique, fiscal, entrepreneurial — pour l'orienter : financer et transformer de l'intérieur la jambe des services, celle qui est riche en emplois et plus pauvre en valeur. 

Le poids des chiffres donne la mesure du sujet : sur trente millions d'emplois en France — vingt-sept millions de salariés, trois millions de non-salariés —, le tertiaire à lui seul en rassemble vingt-quatre, 15,2 millions dans le secteur marchand, 9,2 dans le non marchand. Au cœur de cet ensemble, un noyau de dix à douze millions d'emplois — santé et soin, éducation et formation, services du quotidien — est la France essentielle, celle qu'aucune délocalisation ni aucune intelligence artificielle ne viendra remplacer, mais que la technologie peut rendre plus productive sans la vider de son emploi ni de son lien humain. Un enseignant, un soignant, un agent public augmentés par la technologie créent plus de valeur par heure travaillée, sans perdre ce qui fait la richesse propre de ces métiers.

Entre ces deux destinations, rien n'est automatique : organiser ce produire autrement, en s'appuyant sur les deux jambes à la fois pour accroître la valeur ajoutée industrielle et préserver une économie riche en emplois, est précisément un choix stratégique — pas une loi de la nature.

À ces deux jambes s'ajoute un ancrage sans lequel aucune ne tient : les racines.

L'agriculture n'est ni la jambe technologique ni la jambe des services — elle est ce qui les enracine toutes deux dans un territoire qu'aucune délocalisation ne peut copier ailleurs. Or ces racines s'affaiblissent : en septembre 2025, pour la première fois en quarante ans, la balance commerciale agricole française est devenue déficitaire, l'excédent s'étant effondré de 10,2 milliards d'euros en 2022 à 0,35 milliard sur les huit premiers mois de 2025. 

La réponse n'est pas de produire plus — ce combat-là est perdu d'avance face au Brésil ou à l'Argentine — mais de produire autrement : remplacer progressivement les intrants chimiques, qui absorbent aujourd'hui près des deux tiers de la valeur produite, par des solutions naturelles, et choisir, comme pour le vin ou le fromage, la qualité qui se différencie plutôt que le volume qui s'épuise à rivaliser. 

La technologie y joue, elle aussi, un rôle décisif : robots de désherbage électriques, drones de cartographie des cultures, capteurs qui ciblent précisément les besoins de chaque parcelle — les mêmes gains de productivité qui irriguent l'industrie et les services touchent aussi la terre, preuve qu'aucun pan de l'économie française n'échappe à cette bifurcation. 

C'est le même arbitrage qui traverse tout cet article : miser sur la valeur plutôt que sur la quantité, pour que la terre, elle aussi, retrouve les moyens de financer ce qu'elle fait vivre.

Le même déséquilibre, à l'échelle du monde

Ce déséquilibre entre production et consommation n'est pas propre à la France : c'est la structure même des déséquilibres internationaux. 

L'Allemagne et la Chine produisent plus qu'elles ne consomment ; les États-Unis et la France, dans des proportions très différentes, consomment plus qu'ils ne produisent — et financent cet écart par la dette. 

Les premiers reprochent aux seconds leurs déficits publics, sans vouloir voir que ce sont précisément ces déficits, cette demande à crédit, qui permettent d'écouler leur propre production. 

Le même déséquilibre, à l'échelle des nations, ne se résoudra pas davantage par la seule vertu budgétaire d'un acteur isolé : il appelle une régulation qui rééquilibre l'ensemble du système.

Le temps ne s'arrête pas parce que la France est bloquée

Depuis la dissolution, la France vit sans majorité claire, incapable de trancher entre les modèles. On pourrait croire que cette paralysie met le pays en pause. Il n'en est rien : la technologie continue d'avancer, les rachats se multiplient, les gains de productivité se concentrent — que la France ait un budget voté ou non. 

C'est précisément là que devrait se porter le débat de la présidentielle qui s'annonce : comment produire autrement, comment faire repasser la production devant la dépense, comment saisir — et seulement ensuite répartir — ce gain de productivité ? 

Ce n'est pas le budget 2026 qui décidera de l'avenir de la France. C'est ce qu'elle fait, ou ne fait pas, de la bifurcation technologique — pendant qu'elle discute du budget.

Photo de EqualStock sur Unsplash

Garder l'espoir

Par Michel Gesquière

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